03.08.2005

Préambule: BFF N:o 4 1992

LA FRANCOPHONIE ENCORE ET TOUJOURS EN QUESTION

Le IIème Congrès International sur la Francophonie qui a été organisé à Pécs en avril dernier et auquel nous avons été aimablement conviés nous a été profitable à plus d'un titre.

La liste des participants nous a d'abord permis d'évaluer statistiquement l'intérêt pour la francophonie dans les pays nordiques... dont nous étions les seuls représentants. Les éditeurs de ce Bulletin, largement diffusé en Finlande et en Scandinavie, se sont donc quelque peu interrogés sur l'émulation francophone à laquelle ils croyaient contribuer dans cette partie de l'Europe. Ils se sont arrivés à la conclusion que, oui, en effet, il reste encore beaucoup à faire!

Au fil des communications et des tables rondes, nous avons ensuite compris que la situation de la francophonie n'était guère plus enviable ailleurs, et en particulier dans les pays francophones: difficultés d'obtenir ou d'éditer des ouvrages, d'inscrire la francophonie au programme, de motiver les autorités et les collègues, etc. Mais ces obstacles n'ont pas l'air de décourager nos collègues français, suisses, autrichiens, hollandais, espagnols,... qui se battent ou se débrouillent pour « défendre et illustrer » une francophonie pluraliste. Il faut dire que les organismes, associations, centres francophones ne manquent plus pour soutenir de l'extérieur leurs initiatives. Les universitaires des anciens pays de l'Est sont probablement les partisans de la francophonie les plus acharnés car les plus soucieux de s'émanciper de toute forme de totalitarisme, ne serait-ce que pour la langue française, ses littératures et ses cultures, qu'ils connaissent très bien et enseignent largement.

Faisant figure d'exception, une délégation s'est montrée complètement satisfaite du concept et du fonctionnement de la francophonie: les Québécois ont effectivement fait état de conditions favorables, de publications nombreuses et prestigieuses, de tournées et de collaborations internationales, de projets ambitieux, qui ont rendu leurs collègues venus d'ailleurs très envieux. On leur a bien sûr fait grief de limiter la francophonie à la langue et à la littérature de leur seule Province qu'avec opiniâtreté ils encouragent sur place et diffusent à l'étranger. En fait, le reproche valait un peu aussi pour les Belges et les Suisses francophones en quête d'une reconnaissance de leur identité culturelle chez eux comme à l'étranger. Tandis que le (seul et unique!) représentant maghrébin et le (seul et unique!) représentant noir africain ont critiqué la conception actuelle de la francophonie dans les mêmes termes que ceux qu'on employait naguère à l'égard de la civilisation française. S'est alors ouvert au sein ou en marges des exposés un large débat sur la réactualisation de la définition (« opérationnelle », et non plus « idéalisée ») de la francophonie qui ne cesse d'évoluer autant pour des raisons internes qu'en fonction des circonstances. Plutôt que de remettre en question son bien-fondé, ces discussions ont démontré le dynamisme de la francophonie et nous ont donné l'occasion (et l'obligation) de préciser notre philosophie en la matière.

 

La France, sa langue, sa civilisation, sa littérature, en dépit de leurs variétés, tensions, incohérences passées et présentes, apparaissent, aux yeux de l'étudiant étranger subjugué, sous la forme d'une oeuvre ou d'une institution unique, parfaite, imposante. La francophonie offre à ce même étudiant une alternative plus diversifiée, plus accessible, plus stimulante. Dans les cours comme pour les travaux qu'ils ont à effectuer, nous nous sommes rendus compte qu'il était parfois plus facile d'intéresser des étudiants finlandais à des questions culturelles ou littéraires spécifiques à la Suisse romande ou à la Wallonie qu'à un épisode de l'histoire de France ou à un écrivain français pourtant présentés comme étant aussi importants que passionnants. La francophonie n'a pas encore ce handicap du prestige, c'est-à-dire des grands noms et des grandes dates qui, comme les arbres de l'aphorisme, cachent la forêt, impressionnent le promeneur, dissimulent s'ils ne les étouffent pas les broussailles et les fleurs. Les études n'ont pas encore tout hiérarchisé ou standardisé, catalogué ou expurgé dans le domaine francophone relativement dégagé de préoccupations commerciales ou nationales. Pour toutes les disciplines, il reste à y faire beaucoup de découvertes qui ne manqueront pas d'éveiller l'intérêt des étudiants et des chercheurs étrangers. Francophones d'adoption, ils se trouvent en effet mieux à leur aise dans cette multiplicité intrinsèquement liée à la francophonie où personne ne peut se targuer d'être au centre du monde comme dans une métropole qui s'est constituée par l'oppression et l'exclusion. Ils ont la sensation d'être d'une certaine façon partie prenante dans cette francophonie qui valorise les particularités et suscite la discussion alors que l'idée qu'ils se font d'habitude de la France les incite davantage à l'admiration respectueuse qu'à la participation critique.

Il faut donc se garder, dans nos efforts pour promouvoir la francophonie dans les pays non-francophones et pour la légitimer dans l'enseignement que l'on y donne, d'en arriver à l'institutionnaliser à l'image de cette bonne vieille civilisation française. Il vaudrait alors encore mieux lui laisser son statut marginal qui confère malgré tout l'avantage de pouvoir proposer des sujets originaux et des approches neuves. Cependant, entre l'institution et la marginalité, comme entre Charybde et Scylla, il y a assez d'espace pour une francophonie plurielle, libre, féconde et vivante où chaque communauté trouverait un forum à sa mesure... et où il faudrait songer un jour à réincorporer la France qui, dans ce nouveau cadre, regagnerait de sa diversité et de sa stimulation. Car, si, à un premier stade, il a fallu et il faut parfois encore sur le terrain défendre la cause de la francophonie en s'opposant aux forces centripètes de l'Hexagone, nous voudrions, à un second stade, quand le principe et l'esprit de la francophonie seront complètement admis, pouvoir y replacer la France au profit de toutes ses nuances. Et nous verrons alors disparaître les cours de « littérature française et/ou francophone » et se généraliser les départements d' « études francophones » où l'on enseignera la langue française et ses variantes, les cultures et les littératures d'expression française, tous azimuts, sans discriminations ni complexes. Sans aller jusqu'à prétendre que la francophonie pratiquée jusqu'à présent est un mal nécessaire, puisqu'elle a définitivement sorti des cultures et des littératures de l'ombre et qu'elle reste indispensable à l'enseignement qui veut en parler, nous rêvons tout de même d'un jour où l'on ne devra plus passer par ce niveau conceptuel, méthodologique, idéologique, administratif, intermédiaire pour pouvoir aborder dans un cours l'une ou l'autre communauté culturelle qui utilise le français d'une manière ou d'une autre à un titre ou à un autre. En tant que professeur de français langue étrangère, notre objectif premier n'est pas de défendre un pays en particulier ou la francophonie en général, mais d'enseigner une langue en même temps que les différentes cultures qu'elle véhicule et les multiples écrivains qu'elle inspire. Ni plus, ni moins!

 

Pour en venir maintenant à ce quatrième numéro de notre Bulletin qui mérite plus que jamais son qualificatif de francophone, nous avons eu la grande chance de rencontrer au cours de ce Congrès de Pécs des collègues helvétiques aussi érudits qu'enthousiastes à qui nous avons proposé de participer à notre revue et qui n'ont pas tardé à accepter. Comme nous n'en avions encore parlé que très peu, nous sommes heureux de pouvoir consacrer à la Suisse plus de la moitié de ces pages. Je laisse à Gilles Revaz le soin de présenter ces contributions suisses qui sont toutes de haut niveau. Je voudrais seulement lui exprimer notre profonde gratitude pour cette si fructueuse collaboration et me joindre à lui pour remercier l'organisme Pro Helvetia qui a financé ce Bulletin et qui, depuis plusieurs années déjà, enrichit régulièrement notre « Fonds francophone » d'ouvrages suisses. Maintenant qu'elles se sont concrétisées dans cette publication commune, nous espérons que les relations entre les romanistes suisses et finlandais ne vont plus cesser de se développer comme celles que notre Institut entretient avec la Belgique francophone (en particulier avec l'Université de Liège où se déroule actuellement le troisième stage pour des étudiants romanistes de Jyväskylä et de Tampere).

Ces articles suisses seront suivis d'articles venant d'horizons fort variés. Du Niger, où manifestement l'on reçoit aussi le Bulletin francophone de Finlande, Philippe Goaillard nous envoie une instructive étude lexicographique qui prouve la vivacité de la notion de francophonie dans les mots comme dans les faits. Pour survivre, Julie Leblanc présente la tendance autobiographique actuelle de littérature québécoise par une analyse sémiotique approfondie des oeuvres de Hubert Aquin et Gilbert La Rocque. Notre fidèle collaborateur Daniel Attias propose, avec le sens critique et le savoir encyclopédique qui le caractérisent, une vision paradoxale et panoramique de la littérature francophone. Enfin, Jean Yves Malherbe, dévoué co-éditeur de ce Bulletin, poursuit sa pénétrante étude de la littérature francophone de Belgique en comparant les oeuvres de Georges Simenon et de Jean Ray à propos de l'image du père que l'on y trouve. Pour clôre cette revue, nous inaugurons une rubrique « Informations » à la disposition de tous ceux qui veulent donner ou trouver des renseignements pratiques.

Merci à tous ces auteurs qui ont bien voulu nous confier leurs articles grâce auxquels on peut couvrir en un seul recueil une large part géographique et thématique de la francophonie. Merci aussi à tous ceux qui de près ou de loin ont collaboré à la réalisation de ce quatrième Bulletin francophone de Finlande, notamment à Madame le Professeur Ellen Sakari, directrice de notre Institut, pour sa bienveillante attention, et à Jean-Michel Kalmbach, pour son concours technique. Merci déjà aux lecteurs qui voudront bien nous communiquer (avant juin 1993) leurs commentaires, leurs suggestions, leurs articles pour le numéro suivant.


Jean-Marc DEFAYS

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