03.08.2005

Préambule: BFF N:o 5 1993

La preuve en est faite : loin de laminer les différences sous le poids d'une langue ou d'une culture que l'on dit « standard » comme l'on disait « hexagonales », les entreprises francophones telles que notre Bulletin francophone de Finlande jouent au contraire en faveur des particularités que l'on ne soupçonne pas toujours de loin. A l'heure de diffuser ce cinquième numéro, on peut estimer atteint l'objectif que nous nous étions fixé au moment de lancer le premier, à savoir de promouvoir les variétés linguistiques, littéraires et culturelles francophones auprès du public nordique. Les articles que nous lui avons soumis, que ce soit sous la forme de larges panoramas, d'études de détail ou de débats polémiques, sont autant de coins enfoncés dans la conception monolitique de la « civilisation française » qui finira bien par éclater, ici comme ailleurs!

Ce nouveau numéro du Bulletin francophone de Finlande témoigne une fois de plus du prodigieux intérêt que représente le monde francophone dans sa richesse et sa variété. Je laisse le soin à mon collègue Jean-Yves Malherbe, à qui revient tout le mérite de cette « moisson 1993 » de présenter les articles qu'il a sélectionnés, relus et disposés avec autant de passion que d'attention. Je me chargerai, pour ma part, de parles des entreprises de nos collègues, à commencer par un des premiers collaborateurs de notre Bulletin. Marc Quaghebeur, qui nous a permis d'éditer notre revue à ses débuts et qui nous a confié naguère un intéressant article sur la littérature belge, vient de diriger un grand projet d'étude de la littérature et de la culture francophones en Afrique centrale qui a abouti à la publication l'an dernier d'une importante somme intitulée Papier blanc, encre noire (deux tomes et un dossier) parue aux éditions Labor de Bruxelles (1992). Ces articles, toujours précis et significatifs, permettent de retracer les conditions historiques et de comprendre la situation actuelle de la culture francophone africaine. Mieux que cela, cet ouvrage propose une nouvelle vision non seulement de ces pays africains (Zaïre, Rwanda, Burundi) dont l'actualité diffuse ces derniers jours une image peu flatteuse, mais aussi de la francophonie dont on parle tant aussi à l'heure présente mais dont on connaît si mal la réalité et le contexte culturels. Ce collectif est désormais un ouvrage de référence et un exemple à suivre. On regrette seulement que les oeuvres auxquelles on y fait référence soient encore si difficiles à se procurer.

Le projet BELTEXT, qui est actuellement en chantier à l'Université de Liège, sous la direction de Christian Delcourt, est aussi fort ambitieux. A l'exemple du célèbre Trésor de la Langue française (Frantext), les responsables de cette entreprise, qui a son équivalent suisse et canadien, se sont assigné pour objectif la création et l'exploitation d'une base de données textuelles sur la langue française en Belgique. L'entreprise, qui fera un recours constant à l'ordinateur, a pour singularité de s'alimenter à une triple source : un corpus écrit, un corpus oral et une enquête par questionnaire. Ce projet permettra de répondre à un double défi : premièrement, de faire mieux connaître le « commun dénominateur » aux variétés du français en francophonie, et, deuxièmement, de faire mieux connaître les spécificités du français d'une communauté donnée. On comprendra que cette initiative est prise dans un esprit tout autre que les fameux inventaires des Chasses aux belgicismes qui n'ont servi qu'à donner des srupules aux locuteurs belges qui étaient convaincus de mal parler le français. (Pour plus de détails : « une banque de données textuelles sur la langue française en Belgique », in Inventaire des usages de la francophonie: nomenclatures et méthodologies, Ed. AUPELF-UREF, John Libbey Eurotext, Paris, 1993, pp. 313-331.

On devrait encore de parler de mille projets semblables qui sont menés en Hongrie, en Espagne, en Roumanie (voir les comptes rendus dans nos numéros précédents et dans celui-ci), et ailleurs. Notre Bulletin n'est donc qu'une modeste contribution à cet immense réseau de relations et d'initiatives que suscite actuellement la francophonie après des décades, sinon des siècles, de discrétion et de discrédit. Notre intention est surtout de faire participer la Finlande et les Pays nordiques à cet essor ; mais quel impact cette revue a-t-elle chez ses principaux destinataires ? Nous avons reçu de la part de nos collègues des félicitations et des encouragements, mais les articles proviennent encore pour la plupart d'outre-Baltique, d'outre-Méditerrannée, voire d'outre-Atlantique. Ne nous décourageons pas ! Il faut respecter le plaisir de la découverte, laisser le temps de se familiariser avec cette matière tellement abondante, diverse, déroutante parfois, qu'elle en paraît insaisissable. D'autres initiatives, comme celle-ci ou différentes encore, seront nécessaires pour que l'on puisse adopter une position plus critique à son égard. Signalons tout de même qu'une thèse a démarré à partir des articles parus dans ce Bulletin, sur la littérature fantastique belge. Espérons que ce mouvment se développera et que nous aurons bientôt le plaisir d'en faire écho ici.

Jean-Marc Defays
F.N.R.S.

 

CONTENU DU BULLETIN N:o 5

Notre voyage à l'intérieur du monde francophone se poursuit donc avec les articles contenus dans les pages qui suivent. Leurs auteurs, issus d'horizons divers, présentent des univers fort variés dans le temps, l'espace et le ton. C'est ainsi qu'à une passionnante analyse historique de la chasse au patois dans les écoles suisses (Isabelle Genoud) correspondent diverses approches quelque peu ludiques du parler canadien à travers la lecture de magazines (Tuija Jalkanen, Sari Pajunen) et une justification du « Montréalais » (Denis Dumas) ; c'est ainsi également que nous retrouvons le peintre David, cette fois en France, dans le deuxième volet consacré à sa vie par René Verbraeken. Un léger saut en arrière dans le temps nous fait pénétrer à l'intérieur du monde parallèle de l'urbanisme fantastique belge (Jean-Yves Malherbe) et c'est depuis la Roumanie que nous prenons conscience de possibilités offertes à la francophonie dans un établissement supérieur (Rodica Pop).

Les articles encore non cités ci-dessus nous éloignent de la civilisation européenne traditionnelle. En ces temps troublés, toute une littérature d'origine africaine affirme ses positions et est désormais reconnue par Paris, comme semble l'affirmer les récents prix littéraires accordés en 1993. La tragédie algérienne symbolisée par l'assassinat d'intellectuels ne peut nous laisser indifférents. C'est par un véritable cri du coeur que Daniel Attias rend hommage à Tahar Djaout, l'auteur des Vigiles. Cette tragédie n'est sans doute pas circonscrite à ce pays particulier, elle concerne presque un continent entier. La reconnaissance de la richesse de ce dernier existe pourtant dans une littérature souvent mal comprise par les lecteurs accoutumés à des références occidentales. La conséquence en est que c'est souvent le public « cible » qui transforme l'oeuvre chez l'écrivain d'Afrique, et Mwamba Cabakulu analyse clairement cette recherche du difficile destinataire du récit africain. De son côté, Daouada Mar évoque un autre thème contemporain, celui de la contestation à travers les formes qu'elle prend chez Eza Boto et Ferdinand Oyono.

Nous sommes ravis de pouvoir compléter ce panorama du monde non européen francophone par article de Véronique Bonnet concernant un sujet également brûlant, celui de l'acceptation de soi par les écrivains de la « périphérie », à partir de l'examen d'un livre du Martiniquais Patrick Chamoiseau. Cette question (judicieuse) s'ajoute sans aucun doute aux deux thèmes précédents dans la quête d'identité de l'écrivain africain.

Le travail de rédaction du Bulletin a demandé la participation de tout notre Institut d'une manière ou d'une autre, depuis les relectures diverses (roumain compris) jusqu'aux travaux de recopiage. J'aimerais remercier ici en particulier Terho Joutsen qui s'est chargé entre autres de l'impression du texte et Aimo Sakari qui a eu la gentillesse de relire une bonne partie des articles inclus.


Jean-Yves Malherbe
Université de Jyväskylä

Table des matières et Extraits de préambules