03.08.2005

Préambule: BFF N:o 6 1995

Les articles que nous proposons aux lecteurs de notre sixième numéro sont en grande partie centrés sur une vaste entité géographique, celle de la littérature francophone d'origine africaine. Je laisse le soin à mon collègue Jean-Philippe Lautenbacher de présenter les cinq articles écrits sur l'Afrique subsaharienne par des Africains dans l'introduction qui suit ce bref préambule. Il est vrai que la notion d'une littérature africaine francophone est très complexe puisqu'on la retrouve sous d'autres formes au Maghreb et dans les Antilles. C'est depuis la Finlande que ces univers particuliers seront évoqués, d'une part celui de la négritude et de la créolité par le biais de la mangrove antillaise dans l'article de Véronique Bonnet, et d'autre part celui de la corruption "banalisée" à l'intérieur de l'oeuvre de Tahar Ben Jelloun dont le roman L'Homme rompu servira d'exemple pour Abdelmjid Rafik.

La Diaspora littéraire dont parle le second article du présent bulletin pourrait comprendre les auteurs évoqués dans les deux textes mentionnés ci-dessus. L'analyse d'un texte européen par un Africain ajoute une autre dimension. L'article de Bertin Makolo Muswawa, centré sur Lettre à mon Juge de Georges Simenon, permet d'éclaircir certaines stratégies narratives de l'écrivain liégeois. Pour qui a lu les dictées et les mémoires de ce dernier, il semble bien d'ailleurs que celui-ci ait gardé une fascination envers les noirs de l'Afrique des années trente, fascination qu'il a introduite dans certains romans qu'il qualifiait de "durs", faute d'un terme mieux approprié. Ce détour par la Belgique se poursuit avec une vision très particulière du Bruxelles des débuts de l'indépendance : Charlotte Brontë a en effet subi un choc culturel à son arrivée à Villette (Bruxelles), la capitale du royaume qu'elle baptise curieusement Labassecour. Ce roman nous semble important dans la mesure où il esquisse à notre avis l'existence d'un lien entre l'ancien gothique anglais et le futur fantastique belge. C'est encore de Belgique qu'il est question dans l'article de Pierrette Micheloud, et plus précisément d'une présentation forte et originale du poète et essayiste belge Jean-Luc Wauthier, né en 1950.

Si la diversité linguistique oppose et joint fréquemment le français langue importée aux langues africaines, il en est quelquefois de même sur une toute autre échelle à l'intérieur de l'hexagone. Toutes proportions gardées, l'article concernant le français parlé au Sénégal et celui présentant le béarnais se rejoignent en dépit de contextes culturels fort différents. Philippe Goaillard, que nous avons déjà eu le plaisir d'accueillir dans notre revue, nous donne ici une introduction à une des langues dites minoritaires qui sont encore représentées sur le territoire national.

Dans le seul article consacré à la littérature canadienne francophone, Marie-Claire Durand Guiziou propose une lecture d'une trilogie de Marie-Claire Blais par le biais de l'onomastique. Cela permet de parvenir à la constitution d'un tableau original qui éclaire les interrelations entre les divers personnages et le lecteur, et fait état de convergences et d'oppositions décelables à travers cette technique d'analyse.

Enfin, nous poursuivons la présentation des Centres d'Études belges par celui de Pécs. Deux articles sont inclus : le premier, de Zsuzsanna Hadju, concerne un historique de la traduction de pièces de théâtre belges en édition russe et en particulier la parution à Moscou en 1983 d'un recueil rassemblant quatre des plus célèbres dramaturges belges ; le second, de Catherine Gravet, fait état d'un bilan de l'action pédagogique et culturelle menée depuis 1985 à l'université Janus Pannonius.

Avant de clore ce préambule, il est sans doute utile de mentionner le prochain Colloque du Conseil de l'Association des Etudes Francophones d'Europe Centre-Orientale (l'A.E.F.E.C.O) qui se déroulera à Vienne du 18 au 23 avril 1995 et dont le thème général a pour titre : Y a-t-il un dialogue interculturel dans les pays francophones ? Cette question restera bien sûr posée en particulier dans les cinq textes présentés ci-dessous par Jean-Philippe Lautenbacher.

Nous prions nos lecteurs, et en particulier les auteurs des articles que nous publions, d'excuser un retard causé par des imprévus de dernière minute qui ont repoussé la parution de notre bulletin d'un mois environ. Le prochain bulletin est prévu pour décembre. Les articles sont les bienvenus et peuvent être envoyés à l'Institut des Langues romanes et classiques de l'Université de Jyväskylä, Seminaarinkatu 15, 40100 Jyväskylä, Finlande.

Jean-Yves Malherbe

 

Contributions africaines

Comme on pourra le constater, une partie non négligeable des textes ici présentés proviennent d'Afrique. Par le biais d'une correspondance avec certains universitaires africains et lors de ma visite, en janvier 1994, des universités de Dakar et de Saint-Louis du Sénégal, j'avais sollicité des contributions qui auraient permis à l'éditeur de la présente revue de faire paraître un numéro spécial. Étant donné le nombre des articles et la diversité de leurs points d'origine, il n'a pas été jugé approprié de faire figurer en page de couverture cette mention "spécial Afrique". Qu'à cela ne tienne, ce numéro portera la marque des contributions africaines et je tiens à remercier ici tous ceux qui ont eu coeur de ne pas décevoir nos attentes.

Cabakulu Mwamba et Daouda Mar, tous deux professeurs à l'Université de Saint-Louis, nous avaient déjà gratifiés de deux contributions dans notre précédent numéro. Leurs essais, d'une portée générale, permettront de mieux appréhender le contexte particulier des littératures africaines. En effet, alors que Daouada Mar nous permet de suivre dans ses grandes lignes le développement d'une littérature "nationale" en retraçant le développement de la littérature sénégalaise de langue française, Cabakulu Mwamba (originaire du Zaïre), porte à notre attention les conditions difficiles contre lesquelles bien des auteurs, dans l'ensemble du continent africain, sont obligés de lutter. Il nous rappelle qu'un grand nombre d'auteurs ont connu l'exil, et que cette situation, si souvent vécue comme un malaise, a pu néanmoins déboucher sur « une exploitation féconde » de ce thème.

Si Daouda Mar mentionne, pour sa part, au début de son article, que certains auteurs ont pu directement puiser aux sources de l'oralité, Lilyan Kesteloot insiste dans son essai sur les immenses richesses méconnues de l'oralité en Afrique, en prenant pour point de départ sa découverte, lors d'un voyage en Finlande, de l'épopée finnoise du Kalevala. L'Africain partagera sans doute son étonnement devant le culte réservé à cette épopée dans le milieu littéraire finlandais, quand on sait - et L. Kesteloot de nous le rappeler - que « des textes de ce genre, il y en a, rien que pour le Sénégal, au moins cinq ».

Lylian Kesteloot, qu'on ne présente plus, en poste à l'IFAN, se consacre désormais prioritairement à l'oralité qui occupe d'ailleurs aujourd'hui une place considérable à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar : nous en voulons pour preuves les études du professeur Amadou LY (Samba Guéladio, épopée peule, thèse), et surtout les recherches du professeur Bassirou DIENG, spécialiste de l'orature.

L'essor considérable que l'on relève aujourd'hui dans le domaine de la description linguistique et sociologique de la francophonie (sous l'impulsion des recherches conduites principalement par les professeurs BENIAMINO (URA - CNRS ; Université de la Réunion) et BAGGIONI (Université de Provence), ne devrait pas manquer de faire avancer la réflexion sur le phénomène littéraire francophone. Le recentrement de ces travaux de description sur la situation en contact du français avec une multiplicité de langues (africaines, créoles, anglaise, etc.), pourrait désormais permettre d'aborder la question littéraire dans toute sa complexité au niveau du texte. L'incessant aller-retour de ce dernier entre deux mondes socio-linguistiques différents et complémentaires (?) reste encore insuffisamment explicité, et, partant, énigmatique pour la majorité des lecteurs : raison pour laquelle il nous a semblé justifié de faire figurer dans le voisinage d'essais spécifiquement littéraires l'article de Moussa Daff qui n'apparaîtra pas sans rapport avec les littératures africaines. Moussa Daff ne se contente pas en effet de décrire le français parlé au Sénégal, il se penche également sur le français écrit dans ce pays et fait remarquer que l'auteur sénégalais fonde aussi sa pratique d'écriture en français sur le patrimoine linguistique proprement africain de son pays.

La question du rôle respectif joué par le français et les langues africaines nous amène tout naturellement à porter notre attention sur l'article d'Ambroise Kom, professeur à l'Université de Yaoundé, qui replace la francophonie africaine dans la perspective ambiguë des rapports et des enjeux entre langue et géopolitique. La vision africaine de la francophonie qu'il nous présente dans un langage direct, dépourvu des litotes dont on a trop souvent coutume d'habiller les discours traitant de cette question, confirme les déclarations que nous avons eu l'occasion de recueillir en diverses occasions auprès de nombre d'intellectuels africains. Il est regrettable à cet égard, que ce point de vue africain sur la francophonie ne soit pas pris davantage en considération dans les milieux universitaires européens, tout particulièrement français, où l'on feint d'ignorer ces idées comme autant de notes discordantes dans un concert francophone que l'on voudrait harmonieusement orchestré face à l'hégémonie des cors sonnant le rappel de 400 millions de locuteurs anglophones dans 32 pays disséminés de par le monde. Ambroise Kom clôt son article par une formule pessimiste : « ... en dépit des bons mots qui fusent de toute part, l'homme est et demeure un loup pour l'homme ».

Or, ce n'est sans doute pas un hasard si cette opinion du professeur camerounais trouve ici un écho dans les paroles d'un autre universitaire bien connu, béninois quant à lui, G. O. MIDIOHOUAN, qui écrit dans l'avant-propos de son ouvrage intitulé Du bon usage de la francophonie (Éditions CNPMS, Porto-Novo, Bénin, 1994) : « [...] Mais il n'y a pas pire ennemi pour l'homme que l'homme lui- même. L'histoire de l'humanité nous fournit mille exemples où un rapprochement possible entre deux peuples se transforme en catastrophe, en raison de l'égoïsme du plus fort et de son mépris envers l'autre en qui il ne voit qu'un moyen ».

Il nous reste à espérer que les intellectuels occidentaux comprendront les réticences et les hésitations des écrivains comme des chercheurs africains. Il est souvent plus facile pour les premiers de faire entendre leurs voix, ne serait-ce que par un réseau d'éditeurs leur permettant de toucher un plus vaste public. Il arrive encore trop souvent - c'est notre avis - qu'une voix occidentale couvre celle (qu'elle provienne de l'intellectuel ou de l'artiste) qui se veut, selon l'admirable mot de Césaire : « la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche ».

En ce millénaire finissant, il ne reste peut-être à l'homme que de sauver le monde en essayant surtout de le rendre moins injuste. Que ce monde ait une chance de voir le jour dans le contexte des pays rassemblés sous l'étiquette de la "francophonie", où pourraient s'établir de nouveaux rapports entre les peuples, serait tout à l'honneur de celle-ci. Il faut bien admettre que l'actuel rapport de force entre les pays de l'utopique communauté francophone, entre l'Occident et le reste du monde, ne nous laisse pas entrevoir dans l'immédiat un changement notable des mentalités, préalable indispensable à l'avènement du réajustement global souhaité. Nous sommes de ceux qui veulent encore croire à l'influence positive de la littérature sur les hommes. La visite en Finlande, cet automne, de Patrick CHAMOISEAU, a pu être pour beaucoup, surtout parmi les étudiants finlandais, le point de départ d'une réflexion sur les rapports nouveaux que nous venons d'évoquer. En réalité, le chemin à parcourir est encore bien long pour celui qui, du message entendu lors des communications de P. Chamoiseau (à Helsinki et à Turku), risque de se perdre dans les méandres des gloses de "spécialistes". A dire vrai, la presse finlandaise n'a pas réservé beaucoup de place dans ses colonnes à la visite du "Prix Goncourt" antillais. C'est bien pourquoi nous avons plus que jamais la conviction de faire un obscur travail de pionnier en ouvrant notre revue aux exposés de nos ( encore trop lointains ) amis africains.

Jean-Philippe Lautenbacher
Département d'Etudes Françaises Åbo Akademi

Table des matières et Extraits de préambules