03.08.2005

Préambule: BFF N:o 8 1998

A la suite des exemplaires dont le centre d'intérêt a été la Suisse (n:o 4), l Afrique (n:o 5) et le Canada (n:o 7), la présente revue a pour objet une présentation de la Belgique francophone. L'idée d'un Bulletin Francophone de Finlande consacré à la culture belge est loin d'être nouvelle, mais elle a subi des transformations au cours des années. Il ne s'agira pas ici d'une introduction à ce vaste ensemble concrétisé dans notre Institut par une bibliothèque de tout premier ordre, née de l'effort des organismes belges (la Promotion des Lettres et le CGRI en particulier), mais surtout d'un ensemble de prises de position qui rendent compte de la littérature (héritage et tendances actuelles) et de questions (sous-jacentes ou non dans les contributions) sur la situation actuelle de la "grande" Belgique, Afrique comprise.

L'ensemble des textes qui suivent sont donc avant tout des témoignages variés venus de diverses parties du monde sur l'intérêt porté à un pays dont la richesse dans le domaine littéraire reste sans doute encore méconnue de beaucoup. De nombreuses organisations ont justement pour rôle de mettre en valeur l'originalité de cette culture, en particulier l'Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique que Jean Tordeur, son secrétaire perpétuel, nous présente à partir des publications choisies en 1995 pour le 75eme anniversaire de sa fondation.

La revue s'ouvre sur une rencontre, celle d'un académicien, Georges Thinès, romancier, poète, essayiste et philosophe, avec un écrivain tourmenté, Jean de Boschère, l'auteur du Journal d'un rebelle solitaire. Cette rencontre se traduit par une double méditation sur la valeur d'une philosophie basée sur l'austérité de l'artiste à travers les questions de la finalité de la poésie et de la révolte individuelle. La révolte est un thème récurrent en Belgique, et on la retrouve dans le deuxième article de la revue : C'est en effet pour célébrer la date de sa fondation (1920) que l'Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique a choisi de publier cinq ouvrages, dont le Journal et une biographie de son fondateur, Jules Destrées. Outre cette personnalité foisonnante, Jean Tordeur nous présente trois ouvrages fort soignés destinés à servir de référence sur l'Académie et la littérature belge de langue française.

Cette littérature francophone est sans cesse confrontée à une quête sur son identité. Si Jules Destrées a consacré sa vie à faire connaître la culture de son pays natal, ce même pays est encore aujourd hui en proie à un malaise, celui du manque d'un espace unique et donc celui de son identité. Tel est l'objet de l'article de Jean-Marie Klinkenberg qui fait part des contradictions qui expliquent le caractère essentiel de la littérature belge de langue française : Quels espaces recouvre-t-elle ? Quel(s) espace(s) a-t-elle recouvert(s) dans son histoire ? Le tableau brossé ici s'étend depuis les intellectuels révoltés de La Jeune Belgique jusqu'à aujourd'hui.

Il y a une centaine d'années, le symbolisme belge n'était plus limité aux frontières du royaume de Léopold II, ni même à celles de la France où Maeterlinck habitera volontiers. L'idéalisme qu'il diffusait était bien compris de l'Europe slave, et en particulier en Ukraine. Yarema Kravets nous retrace cette communion entre les deux cultures et le processus d'insertion de la littérature belge de cette époque dans son pays par la traduction et la critique. Comme 1997 était l'année Marcel Thiry, l'idée d'une analyse présentant cet auteur original à partir d'un ensemble choisi d'échantillons a abouti à une succession de niveaux de lecture dans l'article dont je suis l'auteur. Quant à l écrivain belge le plus célèbre en Finlande et ailleurs dans le monde, Georges Simenon, il fait l'objet d'une relecture à partir de l'analyse contrastive de ses autobiographies diverses et de la célèbre biographie de Pierre Assouline : Ulla Jokinen, qui a traduit Mémoires intimes en finnois, nous livre la seconde partie de son analyse de l'écrivain liégeois.

Les contributions suivantes abordent la "nouvelle" Belgique de ces dernières années. Nouveau nom parmi les écrivains, André-Marcel Adamek a écrit entre autres La couleur des abeilles, un roman satirique que Heinz Klüppelholz nous fait découvrir. La modernité de cette oeuvre rejoint celle d'un ensemble de jeunes auteurs présentés par Alain Trémiseau, un journaliste belge, dans deux courts articles qui introduisent la richesse de cet apport à travers l'édition et la création littéraire. Quant au dernier article concernant la Belgique proprement dite, il possède un autre ton, celui d un jeune écrivain des Fourons, Vincent Lambert, dont la commune symbolise de manière éloquente le malaise actuel qui touche l'ensemble du pays.

L'étrange aventure coloniale belge en Afrique a abouti ces dernières décennies à des drames qui conduisent à des réflexions critiques sur les politiques suivies pendant plus d'un demi-siècle. Une analyse plus minutieuse se trouve actuellement chez un certain nombre d'universitaires et d'intellectuels d'origine belge ou africaine. C'est ainsi que Pierre Halen, après avoir critiqué l'exotisme "conradien" dans notre précédent numéro, nous présente un deuxième volet sur les rapports entre colonisateurs et colonisés par le biais d'une littérature anti-esclavagiste parue de 1856 à 1908. C'est ainsi également que Nyunga ya Rubango commente un type de discours comparable, celui des missionnaires au Congo belge. Les deux articles se répondent dans la définition de l'image de l'Africain telle qu'elle parviendra au lecteur belge de l'époque.

La littérature peut-elle prévenir un drame en mettant en images des événements qui peuvent être interprétés comme pressentiments ? Le cas d'Ivan Reisdorff et de son roman unique L'Homme qui demanda du feu pourrait malheureusement et a fortiori le faire penser. Loin de se prêter à une approche "européanisée", le second article de Nyunga ya Rubango nous offre un éclairage particulier sur ce qui est devenu une image de cauchemar et un traumatisme pour l'Europe et la Belgique en particulier, les événements du Rwanda en 1994, à partir de l analyse littéraire et de connaissances ethniques essentielles à la compréhension des sociétés africaines de ce pays à travers la genèse d'un conflit se déroulant vers 1960.

Les domaines francophones constitués par l Afrique et la Caraïbe s'ajoutent à ce numéro, domaines il est vrai "recréés" par l'imaginaire de Sony Labou Tansi et Patrick Chamoiseau. L'analyse de Texaco permet dans la nouvelle contribution d'Ambroise Kom la réunion de deux concepts, ceux de créolité et de post-modernisme dans un espace particulier, celui d'un quartier désaffecté près de Fort-de France. Drocella Mwisha Rwanika de son côté explore le jeu entre les espaces géographiques ouverts et fermés et oppose ville et forêt dans l'univers démesuré de l'auteur de La vie et demie. On retrouve ainsi d étranges (mais lointaines) correspondances entre Belgique et Afrique au niveau imaginaire de l'existence même des états.

Nous exprimons notre profonde gratitude envers les membres de l'Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises, cette prestigieuse organisation qui nous a aidés dans la conception de notre revue. En plus de MM. Jean Tordeur et Georges Thinès, nous remercions d'autres académiciens qui nous ont encouragé dans notre projet, en particulier MM. André Goosse et Georges Sion, ainsi que Mme Françoise de Saligny, de l'Ambassade de Finlande en Belgique, pour les efforts qu'elle a déployés en notre faveur. Comme par le passé, l'aide de Terho Joutsen de notre Institut a également été très précieuse au cours de la phase finale de mise en pages de la revue. Que tous ceux qui ont été en correspondance avec moi soient également compris dans la liste des personnes que je remercie bien sincèrement.

En ce qui concerne l'avenir, le Bulletin Francophone de Finlande numéro 9 devrait paraître au cours du printemps 2000. A cette occasion, le comité de lecture s est élargi et comprend des représentants de diverses universités finlandaises (Turku, Tampere, Helsinki, Oulu). Quant à son contenu, il est proposé un champ d'analyse "transversal" sur l'importance des concepts monde rural/ monde citadin et leur opposition dans les cultures francophones belge, suisse, canadienne et africaine au sens le plus large. Il peut s'agir d'analyses d'ensemble (linguistiques ou littéraires) ou d'analyses d'écrivains particuliers. Il peut être question tout aussi bien de l'importance prise par Bruxelles, des lacs ou de la montagne suisses, de la société formée par des émigrants de jadis et d'aujourd hui dans les villes canadiennes, par des questions touchant l'identité de peuples africains ou les oppositions d'espaces comme dans le dernier article présenté dans cette revue. Comme par le passé, d'autres articles qui ne sont pas contenus dans cette thématique sont également bienvenus.

Jean-Yves Malherbe

Table des matières et Extraits de préambules